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Auguste repensa, le cœur serré, aux derniers gestes d’Emma, à ses dernières paroles. Par discrétion, le fiacre s’était arrêté un peu après le domicile des Toselli. Les deux amants enlacés donnaient toutes les forces de leurs corps pour se serrer encore davantage ; comme si l’énergie qu’ils fournissaient permettrait d’arrêter le temps !

La raison se battait avec la passion. Le cocher, discret, patienta une longue demi-heure avant de voir descendre une jeune femme, déchirée par le chagrin, mais dont les larmes versées n’avaient fait qu’accentuer le charme.

  • Nous y allons Monsieur ? interrogea le cocher.
  • Un instant encore, répondit Auguste. En restant debout sur le marche-pieds, il embrassa Emma.

Puis, dans un court instant d’absence, la raison des deux êtres prit le dessus. Le cocher à l’affût les interrogea du regard.

Simultanément, les deux amants acquiescèrent d’un léger signe de la tête. Même dans la mise à mort de leur amour, les deux amants furent en harmonie. Dans ces instants, où le temps n’existe plus, où la passion et la tristesse sont d’une violence extrême, les pires doutes hantèrent Auguste. Il allait dans les secondes qui allaient suivre disparaître à jamais de la vie d’Emma pour ne se consacrer qu’à Léontine. Et pourquoi ne ferait-il pas l’inverse ? Pourquoi ne saisirait-il pas Emma par la taille, ne l’entraînerait-il pas dans le fiacre et ne donnerait-il pas au cocher, l’ordre de les emmener au bout du monde, là où rien d’autre que leur amour n’existerait ?

Mais le fiacre démarra. Lentement pour laisser aux amants le temps de s’apprécier une dernière fois du regard. Emma hurla :

  • Je t’aime !

Et elle s’effondra.

Les poings serrés à se briser les doigts, Auguste parvint à se contenir. Il ne sauta pas du fiacre et continua meurtri à regarder, d’une vision brouillée par les larmes, son tendre amour qui disparaissait au loin.

 

 

 

Il avait plu. Les semelles qui claquaient sur le pavé humide faisaient un vacarme qui raisonnait dans les ruelles. Tel un torrent en cru, quatre garnements, les genoux râpés et la morve au nez, dévalaient le village à toute allure. Une vieille dame, voûtée sur sa canne, remontant de la place à petits pas, crut même être emportée par cet ouragan. Elle lança quelques injures. L’un d’eux cria :

  • Au gros olivier !

Le groupe bifurqua alors brusquement à droite et emprunta un étroit calanchon qui les conduisit jusqu’au boulevard. Bien que le plus gaillard d’entre eux conquit une légère avance, la course était au plus serrée. Après plusieurs minutes de course, les quatre enfants quittèrent la route et dévalèrent quelques restanques en contre bas. Tous manquèrent chuter. Ils empruntèrent ensuite un maigre chemin escarpé s’élargissant seulement sur la fin. C’est alors, que le premier d’entre eux traversa une série de buissons et déboucha au pied d’un énorme olivier qu’il frappa de la main en criant :

  • J’ai gagné ! J’ai gagné !

Quelques instants plus tard, trois autres mains vinrent, à leur tour, heurter le tronc.

Les quatre jeunes garçons haletèrent durant de longues minutes avant de reprendre jeux et discussions. Le gros olivier, c’était le repaire de la bande. Ils y venaient très souvent et avaient aménagé l’endroit à cet effet. Des cachettes et des cabanes avaient été construites. Divers objets formant un précieux butin étaient secrètement enterrés çà et là.

Le lopin de terre n’était plus entretenu depuis plusieurs années et les quelques oliviers étaient entourés de repousses sauvages. Il avait appartenu à un vieux qui, une fois décédé, n’avait pas eu de descendants suffisamment vaillants pour prendre le relais. Personne ne se serait d’ailleurs battu pour entretenir cette parcelle peu fertile, peu accessible et si petite.

  • Tant mieux, se disaient souvent les enfants. Si un paysan venait, c’en serait fini pour nous.

Les vendanges avaient été médiocres, le vin peu prometteur et les salaires maigres. L’humeur des habitants en était devenue morose. Puis la saison des olives était venue. Elle avait redonné vie au village mais pas espoir. En effet, piquées par les vers et secouées par un vent trop fort, beaucoup étaient déjà à terre. De nombreux propriétaires avaient d’ailleurs pris la décision de débuter la récolte plus tôt que de coutume.

Joseph et Martin, appuyés contre le tronc, jouaient à la Mura. Pierre les regardait et commentait en attendant son tour.

Antoine s’était écarté du groupe et explorait les buissons. Il ramassait feuilles, branchages et cailloux lui semblant intéressants. Son exploration terminée, il regagna ses trois amis et, assis par terre examina, en silence, ses trouvailles. La partie de Mura battait son plein. Les garçons criaient à vive voix les chiffres en patois. L’ouïe attentive, Antoine, levait parfois la tête, et commentait la partie.

 

 

 

La lune était presque pleine. Antoine le savait, s’il était habile, elle serait pour lui une alliée de valeur qui lui indiquerait toutes les embûches. Mais, il savait aussi qu’elle pourrait, à n’importe quel moment, le vendre par une ombre hasardeuse.

Dans son lit, les yeux grands ouverts, Antoine attendait. Pour limiter les bruits inutiles, il s’était couché tout habillé.

La cloche de l’église décomptait son temps. Onze heures : c’était l’heure fixée pour s’enfuir. A plusieurs reprises, il avait pu observer, qu’à cette heure ci, tout le monde dans le dortoir et notamment le surveillant, dormait d’un sommeil profond.

Dix heures et demie sonna. Antoine savait que la prochaine fois, le clocher le mettrait face à son destin.

Devait-il vraiment y aller ?

Les enjeux étaient tellement importants !

D’un côté, l’invitation de Louise, qu’il espérait plus que tout au monde, depuis si longtemps et qu’il ne pouvait d’ailleurs refuser, sous peine de voir peut-être se détruire, à jamais, la passion qui animait l’amour de sa vie. Sans doute penserait-elle qu’il n’était qu’un lâche, sans courage et que son amour était trop superficiel pour franchir cette épreuve.

D’un autre côté, s’il échouait, s’il se faisait attraper le risque était colossal. Il serait certainement renvoyé du pensionnat, ce qui briserait le cœur de son pauvre père et son avenir d’étudiant. Il en serait de même pour Louise et briserait également, à tout jamais, leur relation et déclencherait la haine des parents Maury. Louise avait-elle bien mesuré tout cela en lui lançant cette invitation qu’il ne pouvait refuser ?

  • Sans doute, se dit-il. Elle avait laissé parler son cœur faisant une confiance aveugle à l’agilité, l’habileté et la bravoure de son héros, son tailleur d’oliviers.

Au premier coup de cloche, Antoine se crispa. Il ferma les yeux, l’angoisse et la peur au ventre. Au quatrième, il se redressa doucement dans son lit. Mais, le cinquième l’arrêta dans sa course. Il se dit que ce n’était qu’une folie, un délire d’adolescent. Le septième le relança. Il descendit du lit, en évitant de le faire grincer. Le neuvième le stoppa de nouveau. Il fallut attendre le onzième et dernier coup pour qu’Antoine, les souliers accrochés par les lacets autour de son cou, se décida à traverser le dortoir.

Il marchait comme un chat. La pointe de ses pieds effleurait le sol. Sa respiration ne s’entendait plus. Même l’air ne semblait pas déplacé par son passage. Nombre de ses camarades ronflaient. Il s’en réjouissait. Ces sifflements seraient les bienvenus pour masquer un éventuel faux mouvement.

Pas à pas, il se rapprochait de la porte du dortoir mais aussi du lit du surveillant et Dieu sait qu’il fallait s’en méfier, comme d’une peau de vache, de celui-ci.

Il était à peine à quatre lits de la sortie quand l’homme toussa. Antoine se raidit comme une branche, la respiration arrêtée. Le surveillant se retourna bruyamment, dans sa couche, plusieurs fois de suite. Les muscles d’Antoine étaient tétanisés.

Soudain, on entendit les ressorts du lit se détendre. L’homme se levait ; c’était sûr. En un instant, Antoine se cacha entre les lits d’Olivier et d’Arthur. Il entendit qu’on tirait les rideaux qui lui permettaient d’avoir un minimum d’intimité. Puis, des pas résonnèrent dans le dortoir et la porte grinça. L’homme allait, sans doute, aux toilettes. Antoine souffla.

C’est alors, que pris d’un coup de folie, Antoine bondit en direction de la porte du dortoir. Il la franchit avec agilité et se cacha dans les escaliers. Il attendit une poignée de secondes. Le surveillant sortit alors des toilettes, pénétra dans le dortoir, fit comme à son habitude une inspection furtive de la pièce et revint se coucher. Antoine était fier de sa folie. S’il était resté caché entre les lits d’Olivier et d’Arthur, le surveillant l’aurait certainement démasqué. S’il était retourné dans son lit, il lui aurait fallu attendre que le surveillant se rendorme pour effectuer une nouvelle tentative. Dans l’escalier, on ne l’avait pas vu et les habits qu’il avait mis en boule sous les draps avaient correctement masqué son absence de son lit.

Le dortoir était au deuxième étage. Antoine aurait pu descendre au rez-de-chaussée et emprunter la porte de la cour. Malheureusement, tous les soirs le surveillant général prenait soin de fermer toutes les issues, une à une, à double tour. Antoine se dirigea vers les toilettes. Il ouvrit la dernière des six portes. Le soir avant de se coucher, il avait pris soin, discrètement de laisser la fenêtre entrouverte. Cela éviterait de la faire grincer, en pleine nuit.

En un clin d’œil, Antoine escalada et se retrouva sur le rebord. Une alternative se présenta à lui. Longer la corniche sur une dizaine de mètres et descendre le long d’une gouttière ou sauter sur la branche d’un platane situé à environ un mètre du rebord.

La corniche et la gouttière n’inspirèrent pas trop Antoine qui bondit comme un félin vers les branchages.

La chute, qui quelques années plus tôt, avait failli lui coûter la vie n’avait ôté, ni son agilité, ni sa passion des oliviers, ni le goût du risque démesuré que bon nombre d’adultes ne s’expliquaient pas.

Sans plus de bruit qu’il ne lui avait fallu pour traverser le dortoir, Antoine glissa rapidement le long du tronc de l’arbre. Sa façon de se mouvoir rappela ces couleuvres que l’on surprenait parfois en plein été et qui, sans que l’on ait pu faire un geste de plus, disparaissaient, sans bruit, sans trace, dans les buissons. D’un coup d’œil, Antoine inspecta la cour du pensionnat. Elle était déserte. Toutes les âmes dormaient.

Le jeune homme se souvint qu’il était pieds nus. Il dénoua ses chaussures sanglées autour de son cou, s’accroupit et les laça rapidement. Par précaution, il inspecta une dernière fois la cour, les oreilles dressées, comme un chien, aux aguets. Puis, il s’élança. Ses semelles claquèrent sur le sol. Le silence de la nuit mit en valeur l’écho que renvoyaient les murs des bâtiments. Pétrifié, Antoine s’immobilisa, à découvert, entre deux arbres.

  • Quel imbécile, se dit-il !

La lune dessinait au sol son ombre. A petits pas, il gagna l’arbre suivant et se déchaussa, en priant que ce vacarme n’ait pas réveillé l’un des nombreux surveillants.

De platane en platane, de mur en mur, il atteignit bientôt la grille qu’il escalada sans peine. Comme la cour, les rues étaient désertes et silencieuses. Ses pieds nus caressèrent agilement le sol. Bientôt, il arriva devant la pension des filles. Louise lui avait tellement décrit chaque recoin du bâtiment qu’il lui semblait le connaître aussi bien que le sien. Il franchît la grille, traversa la cour et se dirigea vers un mur qui était adossé au bâtiment principal. Son cœur battait à toute vitesse. Il était au cœur de l’interdit. Il venait de pénétrer dans un pensionnat des filles. Derrière chaque fenêtre, se trouvait un lit, dans lequel dormait, à l’heure qu’il était, une fille. Cette pensée le fit sourire et son regard se dirigea vers la cinquième fenêtre du premier étage. Derrière celle-ci l’attendait Louise. La belle Louise. Si douce, si raffinée, si inaccessible. Louise qu’il allait bientôt aimer pour de vrai.

Antoine observa le mur à escalader et eut un moment de doute. Louise n’avait-elle pas surestimé ses capacités. Ce mur en excellent état n’offrait que très peu de prise. Méthodiquement, il étudia chaque pierre, tentant d’identifier une voie potentielle.

Après quelques hésitations, il débuta l’ascension. Ce mur faisait trois, quatre mètres de haut.

  • Au retour, il faudra sauter ! Ça fait une sacré hauteur, se dit-il.

Doucement, ses doigts vigoureux caressèrent la pierre, pour étudier chaque relief et trouver une prise sûre. Puis, tous ses muscles se durcissaient et les phalanges se refermaient sur la roche, comme des ventouses. Calmement, sans faux pas, il parvint en haut du mur. Le vide de chaque côté, il rejoint, tel un équilibriste, le bâtiment principal. Par chance, la fenêtre, que Louise lui avait indiquée, était la première. Il posa un pied sur la corniche puis se retrouva sur le rebord. Les murs du bâtiment étaient larges ce qui lui donnait une bonne assise.

En poussant la fenêtre, une terrible idée lui traversa l’esprit. Et si le surveillant ou l’un de ses camarades, venu utiliser les toilettes la nuit, refermait la fenêtre qu’il avait laissée ouverte avant de bondir sur le platane. Cette idée lui glaça le sang. Mais bon, au stade où il en était, si près du but, il n’allait pas rebrousser chemin pour cela. Tant pis, il verrait bien. De toute façon, cette escapade était une folie à part entière. Il le savait et le constatait maintenant à chaque instant.

Il poussa la fenêtre et pénétra dans les sanitaires. Une dizaine de lavabos bordait le mur. L’atmosphère le surprit. Une délicate odeur féminine habitait ses locaux. Cette sensation de douceur et de délicatesse le toucha. Il s’imagina plongé entre les pétales d’une rose géante, lui qui était habitué aux douches, où régnaient cris, bousculades et rires hilares et qui tentaient à grandes eaux de faire disparaître toute la boue et la sueur nées de jeux brutaux, de bagarres ou d’exercices physiques virulents. C’était passer de l’étable au champ de violettes. Il s’imagina toutes ces belles demoiselles, en chemise de nuit, s’aspergeant délicatement le visage.

La porte du dortoir était entrouverte.

  • Ça y est. J’y suis, pensa-t-il. Si proche du but.

Il pénétra dans la pièce. Là, encore l’odeur, l’ambiance, la légèreté des respirations le surprirent. A quatre pattes, il passa devant chaque lit. Son cœur accéléra encore en passant devant celui de la surveillante.

  • Je suis fou, se dit-il. Complètement fou !

L’amour l’avait plongé dans un état d’inconscience totale. Il était fou mais fier de lui. Fier, d’avoir eu le courage, de relever ce défi et fier, de l’avoir jusqu’à présent réussi. Il s’arrêta et recompta. Un, deux, trois, quatre, cinquième lit. Il aurait été de très mauvais goût de se tromper ! Louise l’attendait au septième.

Pour se rassurer, Antoine compta de nouveau les lits. Puis, il quitta l’allée centrale et s’avança vers la septième commode. Son cœur battait à toute vitesse. Il sentait son sang taper dans sa tête, dans ses lèvres, dans tout son corps. Il se redressa doucement. Il allait enfin retrouver Louise. Les muscles de ses jambes se tendirent, le plus progressivement possible, pour hisser son corps, sans le moindre à coup, sans le moindre bruit. Le moment de surprise était venu. Elle était là. Il apercevait sa chevelure. Elle faisait sans doute semblant de somnoler, pour ne pas attirer les soupçons ou peut-être s’était-elle vraiment endormie. Antoine se dit qu’il avait tardé et qu’elle avait dû perdre patience. Mais bon, peu importe. Elle était là, à quelques centimètres, et seulement pour lui ! Il allongea doucement son bras droit pour lui caresser délicatement les cheveux.

Tout à coup, une main le saisit à l’épaule. Antoine sursauta et laissa malgré lui échapper un petit cri. Mon Dieu. Il était fait ! Son corps tremblait comme une feuille sous la pluie. Son esprit se noircit. Il vit défiler en un instant, son père aux yeux rouges de colère, le proviseur hurlant comme un veau qu’on étrangle, brandissant un immense fouet et sa lettre de renvoi, Louise en pleurs et Monsieur Maury debout derrière, fou de rage, le traitant de petit bouseux voulant abuser et pervertir sa fille, qu’il venait d’ailleurs de renier sur-le-champ. Cette seconde d’enfer dura une éternité. Il vit également défiler dans sa tête, tout ce qu’aurait été sa vie, s’il n’avait pas commis cette stupide folie. Il était sous un olivier, allongé auprès de Louise. Il était à la table des Maury demandant à Auguste, la main de sa fille. Dans un grand sourire, l’homme répondait affirmativement. Il était sur le gros olivier et Louise au pied ramassait les olives de leur première récolte. Il était au chevet de sa douce tenant, dans les bras, son fils né quelques minutes plus tôt.

Les doigts se durcirent sur son épaule et le tirèrent en arrière. Antoine failli perdre l’équilibre. Soudain, il entendit dans son dos :

 

 

 

 

En cours de réalisation

 


 

 


© 2007 Loïc FILIBERT - FLB Edition